10 novembre 2009

Andrea Camilleri : un maître du polar

On parle souvent de la littérature policière comme d’un sous-genre, où le travail littéraire est inexistant. Seulement, certains auteurs sortent du lot, que cela soit par leur écriture, le cadre dans lequel se déroule leur roman ou par l’originalité de leurs personnages. C’est le cas du sicilien Andrea Camilleri, que j’apprécie tout particulièrement.

76_andrea_camilleriAndrea Camilleri est né en 1925, à Porto Empedocle en Sicile, il a écrit une soixante d’ouvrages mais ses romans les plus célèbres sont ceux qui mettent en scène le commissaire Montalbano. Preuve de la qualité de ses livres, Andrea Camilleri est désormais édité dans la collection des Meridiani, l’équivalent de la Pléiade en Italie.
   La série « Montalbano » se déroule de nos jours à Vigati (Porto Empedocle). Si les meurtres, la corruption, le mystère sont bien présents, le plaisir de la lecture ne repose pas uniquement sur l’intrigue policière. Ainsi, le personnage de Montalbano partage avec Pepe Carvalho, le détective gastronome de Montalban, le goût de la bonne nourriture et Camilleri n’hésite pas à décrire les plats délicieux dont se délecte son héros. Par ailleurs, autour de Montalbano gravitent ses adjoints dont les bourdes, notamment celles de Catarella, préposé à l’accueil, sont absolument réjouissantes. Mais ce qui fait la véritable qualité des romans d’Andrea Camilleri, c’est le travail sur la langue. En effet, l’écrivain mêle à l’italien officiel des tournures empruntées au dialecte sicilien et le mélange des deux donne naissance à des tournures incorrectes mais extrêmement piquantes. On trouve parfois des verbes en fin de phrase, certaines lettres et parfois même des syllabes entières sont supprimées ou ajoutées, on trouve aussi des néologismes et des archaïsmes. Et si ce n’est pas toujours évident pour le traducteur, Serge Quadruppani, de rendre toutes ces variations, dans l’ensemble on retrouve bien le jeu sur la langue. Le traducteur s’inspire d’ailleurs des dialectes des régions françaises pour trouver des expressions équivalentes, à la fois imagées et décalées. En outre, les quelques mots qui restent en « italien » ne peuvent qu’ajouter au charme du récit.

   « Dedans le frigo, il atrouva une assiette très considérable de caponata et un gros morceau de cacciocavallo de Raguse. Adelina lui avait aussi acheté du pain frais. Il avait un pétit à lui brûler les yeux » (Un été ardent, p. 50, éd. fleuve noir).

   Il existe pour le moment quatorze « Montalbano » traduits en français dont la plupart sont sortis en poche aux éditions pocket. Je ne les ai pas tous lus, mais je n’ai encore jamais été déçue. Si vous voulez découvrir cet auteur, voici quelques échantillons de ses œuvres.

La Première enquête de Montalbano est composée de trois nouvelles qui mettent bien en valeur le caractère du commissaire et le charme de l’écriture. Pour sa première enquête, Montalbano se trouve face à une affaire complètement surréaliste où le tueur a un drôle d’humour : le premier meurtre est celui d’un poisson abattu à coups de 7.65. Bien qu’il s’agisse de courts récits, Andrea Camilleri fait preuve d’une maîtrise du suspense assez remarquable et les fins de ces trois nouvelles sont surprenantes tout en restant plausibles.

la_lune_de_papierSi les deux derniers « Montalbano » traduits en français  font également preuves d’une maîtrise étonnante de l’intrigue policière, encore une fois, ne se limitent pas à cela. Dans La Lune de papier, Andrea Camilleri met en scène, avec beaucoup d’humour, « un triangle de vaudeville, biscornu et perverti »*. Le lecteur se trouve face à un mort qui aurait pu être tué par deux femmes : d’un côté une amante brûlante et manipulatrice, de l’autre une sœur possessive et autoritaire. L’enquête est menée par le commissaire Montalbano, obsédé par sa propre mort et la vieillesse qui lui fait perdre la mémoire.

Un Été ardent mérite également le détour. Après quelques épisodes farfelus, le commissaire Montalbano finit par trouver le cadavre d’une jeune fille du village, disparue quelques années auparavant. La langue de Camilleri est à l’image du titre, flamboyante, et tout au long du récit, les scènes comiques illuminent une histoire extrêmement sombre et parfois un peu sinueuse. Les dialogues sont savoureux et écrits à la manière « d’une pièce de théâtre dans laquelle les acteurs ne se prendraient pas au sérieux »*. Mais Camilleri dresse également un portrait satirique de la société sicilienne, notamment de la mafia qui est aujourd’hui plus que jamais présente sur l’île. On s’aperçoit également que le dottore Montalbano, qui s’interrogeait dans le roman précédent sur son vieillissement, ne maîtrise pas autant la situation qu’il ne le pense.

   Andrea Camilleri n’est ni le premier ni le seul dont les romans policiers dépassent le cadre strict de l’enquête. Dans un tout autre genre, Wilkie Collins, dont les oeuvres annoncent le roman policier, brosse à travers ses « romans à sensation » le portrait de la société victorienne anglaise dont il est le contemporain. La Dame en blanc est un récit cynique qui esquisse dans un style presque cinématographique les habitudes de la bourgeoisie « noblaillonne ».  

Parmi les auteurs contemporains, Arnaldur Indridason s’intéresse à la société islandaise. Ses romans entretiennent un rapport étroit avec le passé et la mémoire et révèlent un pays parfois torturé. L’écriture sèche et froide soutient à merveille ces récits. L’homme du lac expose les liens qui ont pu exister entre l’Islande et les pays de l’Est pendant la seconde moitié du XXème siècle. Arnaldur Indridason présente donc une Islande bien moins à l’écart de l’histoire qu’on pourrait le croire.
Néanmoins, le travail sur la langue opéré par Camilleri reste extrêmement original, notamment dans le cadre d’un roman policier.

* Selon l’expression de Mikaël Demets (source « Evene »).

 

Bibliographie :

- Andrea Camilleri, La Première enquête de Montalbano (La prima indagine di Montalbanon, 2004), éd. Point.

- Andrea Camilleri, La lune de Papier (La luna di carta, 2005), éd. fleuve noir.

- Andrea Camilleri, Un été ardent (La vampa d'agosto, 2006), éd. fleuve noir.

- Wilkie Collins, La Dame en Blanc (The Woman in white, 1860), traduction de l’anglais par L. Lenob, éd. Phébus.

- Arnaldur Indridason, L’homme du lac (Kleifarvatn, 2004), traduction de l'islandais par Éric Boury, éd. Métaillé.

Posté par sophie_c à 19:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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