12 juin 2009
Jean Rhys, La Prisonnière des Sargasses
L’année
dernière est paru aux Éditions Denoël un recueil de nouvelles de Jean Rhys
inédites en français : L’oiseau
moqueur et autres nouvelles. Mais Jean Rhys a également écrit des romans,
dont son œuvre majeure, qui a connu un grand succès de son vivant, La prisonnière des Sargasses (Wide sargasso
sea). Les récits de Jean Rhys sont partiellement autobiographiques :
elle y parle des Antilles et y relate ses expériences en Europe. Elle met en
scène, à travers une langue marquée par la créolité, des femmes souvent déchues
et avides de liberté.
La prisonnière des
Sargasses met en
scène une jeune créole, Antoinette Cosway, qui vit ave
c sa mère et son frère
dans une plantation isolée et délabrée de la Jamaïque. Toute son enfance elle ne connaît que l’indifférence de sa mère, obsédée par son frère à
la constitution fragile, et les révoltes d’esclaves. Elle est alors envoyée
dans un couvent qu’elle quitte à l’âge de dix-sept ans pour se marier à un
Anglais, Mr Rochester, récemment débarqué à la Jamaïque. Mais celui-ci est trop
arrogant et égoïste ; imbu de lui-même, prisonnier de ses préjugés, il ne
s’intéresse pas à elle.
« Il y a trop de tout, telle était mon impression
tandis que je chevauchais avec lassitude derrière Antoinette. Trop de bleu,
trop de violet, trop de vert. Les fleurs sont trop rouges, les montagnes trop
hautes, les collines trop proches. Et cette femme est une étrangère. Son
expression implorante m'est désagréable. Je ne l'ai pas achetée, c'est elle qui
m'a acheté, ou, en tout cas, elle le pense. Je baissai les yeux sur la crinière
rude du cheval... Cher Père. On m'a versé les trente mille livres sans
discussion ni conditions. »2
Au fur et à mesure du roman, leur relation se dégrade et
l’on perçoit le lent changement qui s’opère dans les sentiments de Mr
Rochester dont l'indifférence finit par se transformer en une haine farouche.
« Je me levai enfin ; le soleil, maintenant était
ardent. Je marchais avec raideur et ne parvenais pas à me forcer à réfléchir.
Puis je passai à côté d'une orchidée avec de longs rameaux fleuris d'un brun
doré. Une des fleurs toucha ma joue et je me souvins d'en avoir cueilli
quelques-unes pour Antoinette, un jour. "Elles vous ressemblent", lui
avais-je dit. À présent, je m'arrêtai pour en casser un rameau et je l'enfonçai
dans la boue en le piétinant. »3
La pri
sonnière des
Sargasses est un
livre d'une éblouissante cruauté. Celle d'un homme qui ne parvient pas à
percevoir sa femme autrement que comme une étrangère et qui finit par la haïr.
La haïr parce qu’il est incapable de l’aimer, la haïr pour l'emprise qu'elle
possède sur ses sens, pour les promesses qu'il lui a faites et qu'il n'arrive
pas à tenir. Bref, parce qu'elle lui a
montré qu'il était faible. Ce qui est étonnant c'est que le lecteur perçoit
véritablement les sentiments qui le submergent petit à petit et vers la fin du
livre on parviendrait presque à le comprendre tant Antoinette apparaît ravagée,
après avoir sombré dans la folie et l’alcool. Mais La prisonnière des Sargasses c’est surtout l'histoire de cette
femme qui aime en vain et à en devenir folle. Ce roman est également une peinture
sublime des Antilles. Néanmoins, Jean Rhys ne met pas l’accent sur les paysages
exotiques – même si on trouve certaines descriptions - mais davantage sur l'atmosphère particulière, souvent étouffante et poisseuse, qui exacerbe les
passions et accentue le mal-être. Antoinette Cosway, que son mari
finira par appeler Bertha, est également un double de l’auteur, les
questions qu’elle se pose sur son identité sont une projection de celles de
Jean Rhys.
« C'était une chanson sur un cancrelat blanc. C'est
moi. C'est comme ça qu'ils nous appellent nous tous qui étions ici avant que
les gens de leur propre race, en Afrique, ne les vendent aux marchands
d'esclaves. Et j'ai entendu des Anglais nous appeler des nègres blancs. Aussi,
entre vous tous, je me demande qui je suis, et où est mon pays et à quelle race
j'appartiens et pourquoi je suis née du reste ! » 4
Quand au mari, il formule clairement ce que nombre
d’Européens pensent des Créoles antillais:
« Des yeux en amande, tristes, sombres, étrangers.
Elle a beau être une Créole de pure descendance anglaise, ces gens-là ne sont
pas anglais ni non plus européens. »5
En
général, je n’aime pas les livres qui reprennent les personnages d’autres
romans. Néanmoins, La prisonnière
des Sargasses est bien plus qu’un prélude à Jane Eyre, même si Antoinette Cosway est bien la première femme de
Mr Rochester ; celle qu’on découvre enfermée dans le grenier de la belle
demeure anglaise et qui finira par y mettre le feu. En effet, il constitue une
œuvre entièrement indépendante et il n’est pas nécessaire d’avoir lu le roman
de Charlotte Brontë pour lire celui-ci. L’auteur n’insiste pas sur l’origine de
ses personnages, tout lecteur averti comprend de lui-même. D’autre part, Jean
Rhys a une approche entièrement différente. Elle ne porte pas du tout le même
regard sur Antoinette et Mr Rochester que Charlotte Brontë puisque celle-ci
est humanisée - à travers son histoire et la mise en relief de ses sentiments.
Néanmoins, dans La Prisonnière des
Sargasses Mr. Rochester n’est pas non plus présenté comme un monstre, Jean
Rhys n’opère pas un renversement complet des perspectives : les décisions
qu’on lui a imposées, le caractère de sa femme expliquent en grande partie son
attitude. D’autant plus, que la folie d’Antoinette Cosway semble être une
fatalité, puisqu’elle suit exactement le même chemin que sa mère, qui avait
sombré dans la folie.
1 A septembre Pétronella suivi de Qu’ils appellent ça du Jazz, éd. folio 2 euros.
2 éditions Imaginaire Gallimard page 81.
3 éditions Imaginaire Gallimard page 121.
4 éditions Imaginaire Gallimard page 124.
5 éditions Imaginaire Gallimard page 77.
