09 juin 2009
Yogo Ogawa
Yōko Ogawa, née en 1962 à Okayama, est une femme de lettres japonaise, auteur de nombreux romans ainsi que de nouvelles et d'essais. En 1991, elle a remporté le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse. Son univers romanesque est caractérisé par une obsession du classement et par la volonté de garder la trace des souvenirs ou du passé (L'Annulaire, 1994 ; Le Musée du Silence, 2000). A cette volonté s’ajoute une analyse minutieuse de la narratrice (ou, moins fréquemment, du narrateur) de ses propres sentiments et motivations. Yoko Ogawa reconnait l’influence de nombreux auteurs dont l’écrivain japonais classique Junichiro Tanizaki mais également son écrivain préféré Haruki Murakami (dont je vous parlerai sans aucun doute rapidemment car j’ai adoré ses romans) ou des auteurs américains tels que Scott Fitzgerald, Truman Capote et Raymond Carver. Au cours de ses études de littérature anglophone elle découvre notamment Paul Auster, dont le roman Moon Palace eut une grande influence sur son oeuvre.
J’ai découvert Yoko Ogawa à travers Parfum de glace, un beau roman mais qui ne m’a pas marqué plus que cela. En revanche la lecture de deux de ses nouvelles m’a littéralement hapée : Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie et Un thé qui ne refroidit pas. Je n’ai pas retrouvé cett magie depuis, mais je tiens tout de même à vous présenter le recueil Les Paupières, ne serait-ce que pour avoir un point de comparaison.
Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie
Quelque temps avant son mariage, une jeune femme rencontre un enfant et son père ; elle les retrouve un soir plongés dans la contemplation d'un restaurant scolaire. L’homme lui raconte alors pourquoi l'image d'un réfectoire le soir évoque pour lui le souvenir d'une piscine sous la pluie. Un lien ténu se tisse alors entre les deux personnages.
Ce premier récit d’une trentaine de pages est un pur délice. J'ai particulièrement apprécié les descriptions que Yoko Ogawa met dans la bouche de cet homme. Petit à petit, les beignets aux crevettes, la piscine sous la pluie, l'ancien réfectoire en viennent à prendre une importance démesurée pour le lecteur. Le caractère bouleversant de cette nouvelle est lié à l’impression que les personnages se trouvent sur un fil, entre deux mondes. Tout le récit est imprégné d'une nostalgie poignante et chaque personnage est présent dans ces pages tout en étant ailleurs.
Un thé qui ne refroidit pas
Une jeune femme apprend la mort d'un camarade. Elle le connaissait peu mais cet accident la trouble plus qu'elle ne l'aurait imaginé. Dans l'ambiance étrange de la cérémonie funèbre, elle rencontre quelqu'un qui va faire basculer son quotidien. Avec finesse et subtilité, Yoko Ogawa effleure l'inconscient de personnages vivant des instants précieux, comme hors du temps, qui bouleversent leur existence. Attirés par l'autre, ils partent à la découverte des mystères de l'amour et de la mort aussi sereinement qu'ils se servent une tasse de thé.
Encore une fois Yoko Ogawa s'est surpassée dans ce court récit. Elle décrit d'une manière très particulière le détachement des personnages sans en faire des êtres désincarnés. La première scène dans la maison de K. est un petit chef-d'oeuvre. En quelques pages celle-ci devient réellement palpable. J’ai véritablement eu le sentiment que la scène s'était matérialisée : on sent l'odeur de thé, on déguste la mousse au citron, on voit les mouvements des personnages, on perçoit le décor. Et ce ne sont pas des impressions fugitives. L'auteur prend le temps de nous les faire ressentir, pour les installer durablement dans notre esprit.
« Ce dimanche après-midi s'est déroulé sans défaut, entre le bruit des cuillères dans le thé et celui de la mousse fondant à l'intérieur de la bouche. »
Yoko Ogawa nous parle de l'abscence, de la mémoire et surtout de petits gestes qui prennent de l'importance, donnant au récit beaucoup de force. Elle souffle également dans la bouche de ses personnages quelques réflexions cruelles mais qui restent empreintes de douceur car installées dans l'atmosphère du récit :
« Il suffit qu'une épine s'enfonce dans la patte [du lion] pour qu'elle morde profondément les chairs, augmentant la douleur à chaque pas. Le lion tente alors de l'arracher avec sa gueule, et cette fois-ci elle se plante dans les muqueuses et s'enfonce de plus en plus profondément à chaque fois qu'il mange »
Je n'ai pas l'intention d'en dire plus si ce n'est que ces deux récits se dégustent avec un vrai plaisir. Depuis, j'ai lu d'autres nouvelles d'Ogawa, notamment celles réunies dans le recueil Les Paupières mais elles ne m’ont pas fait une aussi forte impression.
Les Paupières (recueil)
Les nouvelles de ce recueil sont assez inégales. La première nous introduit assez bien dans l’atmosphère de Yoko Ogawa : on retrouve cette sensation de flottement entre rêve et réalité. Le premier récit est extrêmement feutrée. Nous sommes dans un avion mais l'on entend un seul son : la voix d'un jeune japonais qui raconte un moment de sa vie. Les récits enchassés renforcent cette impression d'éloignement, comme un écho que l'on percevrait de très loin dans un demi-sommeil. Encore une fois, on retrouve une simplicité dans l'écriture ainsi qu’une douceur teintée de malaise.
« Elle paraissait bien trop vieille pour entreprendre un voyage aussi long, et l'impression dégagée par son corps, ses vêtements, sa corpulence, la forme de son visage était curieusement déséquilibrée. »
Dans le reste du recueil, on peut trouver de petites perles, L'Art de cultiver les légumes chinois et Blackstroke, qui nous immergent dans un fantastique un peu brumeux. Néanmoins, elles n’ont pas la même force que Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie et Un thé qui ne refroidit pas.
« Le jour était complètement tombé. Je sentais à travers ma jupe la chaleur du petit pain à la confiture. J'ai baissé les yeux vers l'aquarium. Je ne m'étais pas aperçue que les cinq végétaux étaient devenu phosphorescents. Au moindre mouvement de mon corps, ils se mettaient à trembler en dispersant de la lumière autour d'eux. Au milieu de tout ce qui disparaissait avec les camions et la mer dans l'obscurité, seule cette lueur vibrait tranquillement. » (L'Art de cultiver les légumes chinois)
D'autres nouvelles encore jouent avec brio sur une sensation de douce horreur, seulement j’ai souvent eu l’impression qu’il leur manquait un petit quelque chose. C’est le cas pour « une collection d'odeurs » ou « les ovaires de la poétesses ». Quand aux autres, elles ne m'ont pas convaincues malgré de beaux passages - comme la fin des « Jumeaux de l'avenue des Tilleuls » et paraissent souvent un peu vaines. Le lecteur se trouve donc face à un recueil très hétéroclite que je ne conseillerais pas forcément à ceux qui découvrent l'auteur. Pour moi, il ne s'agit pas d' « une très belle introduction à l'oeuvre de Yoko Ogawa ». Certaines nouvelles amplifient un trait caractéristique de son écriture et l'on tombe dans l'excès : l’écriture devient froide et donne naissance à des descriptions trop cliniques.
