13 juin 2009
Chu Teh-Chun et la manufacture de Sèvres
De neige, d'or et d'azur : un maître chinois contemporain au musée Guimet du 10 Juin au 7 septembre 2009.
Le musée Guimet présente actuellement de nombreux vases en céramique réalisés par Chu Teh-Chun, un artiste chinois contemporain, à la manufacture de sèvre. Ces vases sont un étonnant mélange entre différentes traditions et différentes époques. Alors que la forme des vases relève de la plus pure tradition chinoise, les techniques de peinture sont le fruit des techniques chinoises et des techniques françaises.
Chu Teh-Chun est né en 1920, sous la jeune République chinoise du Dr Sun Yat-Sen1. Ses origines et son éducation familiale lui font connaître la Chine classique, son père, un médecin et collectionneur, lui inculque très tôt, avec son oncle, un lettré rompu aux arts, les principes de la calligraphie. En 1935, il rejoint l’Ecole nationale des Beaux arts de Hangzhou et commence l’apprentissage des techniques européennes. Avec l’invasion japonaise, il est obligé de quitter la ville et longe le fleuve Bleu jusqu’au Sichuan. La guerre terminée il rentre au Nankin, mais l’Europe ne cesse de le hanter et cinq ans plus tard, en 1955, il s’installe à Paris. Là, il partage son temps entre le Louvre, l’Alliance française2 et l’Académie de la Grande chaumière3. Un an plus tard, il découvre l’œuvre de Nicolas de Staël (1914- 1955), qui bouleverse son art, et passe de la peinture figurative à l’abstraction.
Ce passage offre à l’artiste une passerelle entre la Chine et l’Occident. Chu Teh-Chun s’éloigne progressivement du réalisme académique et à partir des années 60 commence à exposer, à Paris d’abord, puis en Suisse, en Italie, en Espagne, au Brésil... Dans les années 70, il est confronté à l’œuvre de Rembrandt (1606-1669) au Rijksmuseum d’Amsterdam.
Conquis par les possibilités nouvelles de la lumière, Chu Teh-Chun change le rapport du peintre à son œuvre. Il s’inspire des paysages des grands paysages des Song4 et rejette l’horizon derrière le spectateur installant celui-ci au cœur de la composition. Ses peintures nécessitent désormais un format plus important, et dans les années 90 il peint, notamment, des dyptiques et des triptyques. C’est sans doute à la suite de plusieurs voyages en Chine qu’il renoue avec l’organique et le panoramique et quitter les chemins de l’abstraction pure.
Dans le courant des années 2000, Chu Teh-Chun s’intéresse aux céramiques et monte un projet avec la manufacture nationale de Sèvres. La manufacture lui fournit une porcelaine dont la blancheur est extrêmement réputée ainsi qu'une gamme étendue d’or et un bleu saphir inimitable. Mais, l’acquisation de la technique française n’a pas empêché pas l’artiste de retourner aux sources de l’art chinois. Avant de commencer à peindre, il a examiné pendant de longues heures les ouvrages des potiers chinois dans les galeries et les réserves du musée Guimet.
Grande Jarre, Chine du Nord-Ouest, fin du IIIe millénaire avant J.-C.,
Terre cuite rosée décor peint en rouge et brun
Chu Teh-Chun choisit finalement comme support des objets dont les volumes s’affirment dans l’espace, et plus particulièrement les vases de type SR22. Il s’inspire ainsi ouvertement des pièces chinoises dont le profil est à la fois rigoureux et équilibré. Pendant deux ans il a peint 57 vases. Le moulage, le coulage, l’émaillage, le décor, le brunissage, lui ont pris au total plus de trois cents heures. Au fil du temps, Chu Teh-Chun dépouille sa palette pour en intensifier l’expressivité.
L’installation au Musée Guimet met bien en valeur la pureté des formes et la profondeur des couleurs : dans une petite salle du quatrième étage, une bonne partie des vases sont exposés sur des colones blanches et dans une lumière bleuté. Il faut ensuite se déplacer dans d’autres espaces du musée, et notamment les salles réservées à l’art chinois, pour apperçevoir vis à vis des pièces de collection, d’autres vases en céramique de Chu Teh-Chun. L’exposition est accompagnée d’un film qui montre l’artiste au travail.
Notes
1 Sun Yat-sen ( 12 novembre 1866 - 12 mars 1925) était un leader révolutionnaire et un homme d'État chinois qui est considéré comme « le père de la Chine moderne ». Il a eu une influence significative dans le renversement de la dynastie Qing et l'émergence de la République de Chine. Il a été le premier président de la République de Chine en 1912 et son leader de 1923 à 1925. Il a développé une philosophie politique connue sous le nom des Trois principes du peuple (nationalisme, démocratie et bien-être du peuple).
2 Ecole qui diffuse la langue et la culture française.
3 située au 14 rue de la Grande Chaumière à Paris, fondée en 1902 par la Suissesse Martha Stettler (1870-1946). Elle fut très réputée au début du xxe siècle.
4 Sous les Song (960-1270), le paysage devient le sujet par excellence de la peinture, cela se traduit par un développement des paysages monochromes à l’encre. Un des artistes majeurs de la période est le peintre Li Cheng (960-990).
Photos : Antoine Cabon (sauf pour la deuxième qui vient du site du musée Guimet)
Sources : Site du Musée Guimet, dépliant de l’expostion.
12 juin 2009
Jean Rhys, La Prisonnière des Sargasses
L’année
dernière est paru aux Éditions Denoël un recueil de nouvelles de Jean Rhys
inédites en français : L’oiseau
moqueur et autres nouvelles. Mais Jean Rhys a également écrit des romans,
dont son œuvre majeure, qui a connu un grand succès de son vivant, La prisonnière des Sargasses (Wide sargasso
sea). Les récits de Jean Rhys sont partiellement autobiographiques :
elle y parle des Antilles et y relate ses expériences en Europe. Elle met en
scène, à travers une langue marquée par la créolité, des femmes souvent déchues
et avides de liberté.
La prisonnière des
Sargasses met en
scène une jeune créole, Antoinette Cosway, qui vit ave
c sa mère et son frère
dans une plantation isolée et délabrée de la Jamaïque. Pendant toute sa
jeunesse elle ne connaît que l’indifférence de sa mère, obsédée par son frère à
la constitution fragile, et les révoltes d’esclaves. Elle est alors envoyée
dans un couvent qu’elle quitte à l’âge de dix-sept ans pour se marier à un
Anglais, Mr Rochester, récemment débarqué à la Jamaïque. Mais celui-ci est trop
arrogant et égoïste ; imbu de lui-même, prisonnier de ses préjugés, il ne
s’intéresse pas à elle.
« Il y a trop de tout, telle était mon impression
tandis que je chevauchais avec lassitude derrière Antoinette. Trop de bleu,
trop de violet, trop de vert. Les fleurs sont trop rouges, les montagnes trop
hautes, les collines trop proches. Et cette femme est une étrangère. Son
expression implorante m'est désagréable. Je ne l'ai pas achetée, c'est elle qui
m'a acheté, ou, en tout cas, elle le pense. Je baissai les yeux sur la crinière
rude du cheval... Cher Père. On m'a versé les trente mille livres sans
discussion ni conditions. »2
Au fur et à mesure du roman, leur relation se dégrade et
l’on perçoit le lent changement qui s’opère dans les sentiments de Mr
Rochester, son indifférence finit par se transformer en une haine farouche.
« Je me levai enfin ; le soleil, maintenant était
ardent. Je marchais avec raideur et ne parvenais pas à me forcer à réfléchir.
Puis je passai à côté d'une orchidée avec de longs rameaux fleuris d'un brun
doré. Une des fleurs toucha ma joue et je me souvins d'en avoir cueilli
quelques-unes pour Antoinette, un jour. "Elles vous ressemblent", lui
avais-je dit. À présent, je m'arrêtai pour en casser un rameau et je l'enfonçai
dans la boue en le piétinant. »3
La pri
sonnière des
Sargasses est un
livre d'une éblouissante cruauté. Celle d'un homme qui ne parvient pas à
percevoir sa femme autrement que comme une étrangère et qui finit par la haïr.
La haïr parce qu’il est incapable de l’aimer, la haïr pour l'emprise qu'elle
possède sur ses sens, pour les promesses qu'il lui a faites et qu'il n'arrive
pas à tenir. Bref, parce qu'elle lui a
montré qu'il était faible. Ce qui est étonnant c'est que le lecteur perçoit
véritablement les sentiments qui le submergent petit à petit et vers la fin du
livre on parviendrait presque à le comprendre tant Antoinette apparaît ravagée,
après avoir sombré dans la folie et l’alcool. Mais La prisonnière des Sargasses c’est surtout l'histoire de cette
femme qui aime en vain et à en devenir folle. C’est également une peinture
sublime des Antilles. Néanmoins, elle ne met pas l’accent sur les paysages
exotiques – même si on trouve certaines descriptions - mais davantage sur cette
atmosphère particulière, souvent étouffante et poisseuse, qui exacerbe les
passions et accentue le mal-être. Par ailleurs, Antoinette Cosway, que son mari
finira par appeler Bertha, est également un double de l’auteur. Et les
questions qu’elle se pose sur son identité sont une projection de celles de
Jean Rhys.
« C'était une chanson sur un cancrelat blanc. C'est
moi. C'est comme ça qu'ils nous appellent nous tous qui étions ici avant que
les gens de leur propre race, en Afrique, ne les vendent aux marchands
d'esclaves. Et j'ai entendu des Anglais nous appeler des nègres blancs. Aussi,
entre vous tous, je me demande qui je suis, et où est mon pays et à quelle race
j'appartiens et pourquoi je suis née du reste ! » 4
Quand au mari, il formule clairement ce que nombre
d’Européens pensent des Créoles antillais:
« Des yeux en amande, tristes, sombres, étrangers.
Elle a beau être une Créole de pure descendance anglaise, ces gens-là ne sont
pas anglais ni non plus européens. »5
En
général, je n’aime pas les livres qui reprennent les personnages d’autres
romans. Néanmoins, La prisonnière
des Sargasses est bien plus qu’un prélude à Jane Eyre, même si Antoinette Cosway est bien la première femme de
Mr Rochester ; celle qu’on découvre enfermée dans le grenier de la belle
demeure anglaise et qui finira par y mettre le feu. En effet, il constitue une
œuvre entièrement indépendante et il n’est pas nécessaire d’avoir lu le roman
de Charlotte Brontë pour lire celui-ci. L’auteur n’insiste pas sur l’origine de
ses personnages, tout lecteur averti comprend de lui-même. D’autre part, Jean
Rhys a une approche entièrement différente. Elle ne porte pas du tout le même
regard sur Antoinette et Mr Rochester que Charlotte Brontë puisqu’Antoinette
est humanisée - à travers son histoire et la mise en relief de ses sentiments.
Néanmoins, dans La Prisonnière des
Sargasses Mr. Rochester n’est pas non plus dénué d’humanité. Ainsi, Jean
Rhys n’opère pas un renversement complet des perspectives : les décisions
qu’on lui a imposées, le caractère de sa femme expliquent en grande partie son
attitude. D’autant plus, que la folie d’Antoinette Cosway semble également une
fatalité, puisqu’elle suit exactement le même chemin que sa mère, qui avait
sombré dans la folie elle aussi.
1 A septembre Pétronella suivi de Qu’ils appellent ça du Jazz, éd. folio 2 euros.
2 éditions Imaginaire Gallimard page 81.
3 éditions Imaginaire Gallimard page 121.
4 éditions Imaginaire Gallimard page 124.
5 éditions Imaginaire Gallimard page 77.
10 juin 2009
Andrea Camilleri : un maître du polar
On parle souvent de la littérature policière comme d’un sous-genre, où le travail littéraire est inexistant. Seulement, certains auteurs sortent du lot, que cela soit par leur écriture, le cadre dans lequel se déroule leur roman ou par l’originalité de leurs personnages. C’est le cas du sicilien Andrea Camilleri, que j’apprécie tout particulièrement.
Andrea Camilleri est né en 1925, à Porto Empedocle en Sicile, il a écrit une soixante d’ouvrages mais ses romans les plus célèbres sont ceux qui mettent en scène le commissaire Montalbano. Preuve de la qualité de ses livres, Andrea Camilleri est désormais édité dans la collection des Meridiani, l’équivalent de la Pléiade en Italie.
La série « Montalbano » se déroule de nos jours à Vigati (Porto Empedocle). Si les meurtres, la corruption, le mystère sont bien présents, le plaisir de la lecture ne repose pas uniquement sur l’intrigue policière. Ainsi, le personnage de Montalbano partage avec Pepe Carvalho, le détective gastronome de Montalban, le goût de la bonne nourriture et Camilleri n’hésite pas à décrire les plats délicieux dont se délecte son héros. Par ailleurs, autour de Montalbano gravitent ses adjoints dont les bourdes, notamment celles de Catarella, préposé à l’accueil, sont absolument réjouissantes. Mais ce qui fait la véritable qualité des romans d’Andrea Camilleri, c’est le travail sur la langue. En effet, l’écrivain mêle à l’italien officiel des tournures empruntées au dialecte sicilien et le mélange des deux donne naissance à des tournures incorrectes mais extrêmement piquantes. On trouve parfois des verbes en fin de phrase, certaines lettres et parfois même des syllabes entières sont supprimées ou ajoutées, on trouve aussi des néologismes et des archaïsmes. Et si ce n’est pas toujours évident pour le traducteur, Serge Quadruppani, de rendre toutes ces variations, dans l’ensemble on retrouve bien le jeu sur la langue. Le traducteur s’inspire d’ailleurs des dialectes des régions françaises pour trouver des expressions équivalentes, à la fois imagées et décalées. En outre, les quelques mots qui restent en « italien » ne peuvent qu’ajouter au charme du récit.
« Dedans le frigo, il atrouva une assiette très considérable de caponata et un gros morceau de cacciocavallo de Raguse. Adelina lui avait aussi acheté du pain frais. Il avait un pétit à lui brûler les yeux » (Un été ardent, p. 50, éd. fleuve noir).
Il existe pour le moment quatorze « Montalbano » traduits en français dont la plupart sont sortis en poche aux éditions pocket. Je ne les ai pas tous lus, mais je n’ai encore jamais été déçue. Si vous voulez découvrir cet auteur, voici quelques échantillons de ses œuvres.
La Première enquête de Montalbano est composée de trois nouvelles qui mettent bien en valeur le caractère du commissaire et le charme de l’écriture. Pour sa première enquête, Montalbano se trouve face à une affaire complètement surréaliste où le tueur a un drôle d’humour : le premier meurtre est celui d’un poisson abattu à coups de 7.65. Bien qu’il s’agisse de courts récits, Andrea Camilleri fait preuve d’une maîtrise du suspense assez remarquable et les fins de ces trois nouvelles sont surprenantes tout en restant plausibles.
Les deux derniers « Montalbano » traduits en français font également preuves d’une maîtrise étonnante de l’intrigue policière, mais encore une fois, ils ne se limitent pas à cela. Dans La Lune de papier, Andrea Camilleri met en scène, avec beaucoup d’humour, « un triangle de vaudeville, biscornu et perverti »*. Le lecteur se trouve face à un mort qui aurait pu être tué par deux femmes : d’un côté une amante brûlante et manipulatrice, de l’autre une sœur possessive et autoritaire. L’enquête est menée par le commissaire Montalbano, obsédé par sa propre mort et la vieillesse qui lui fait perdre la mémoire.
Un Été ardent mérite également le détour. Après quelques épisodes farfelus, le commissaire Montalbano finit par trouver le cadavre d’une jeune fille du village, disparue quelques années auparavant. La langue de Camilleri est à l’image du titre et tout au long du récit, les scènes comiques illuminent une histoire extrêmement sombre et parfois un peu sinueuse. Les dialogues sont savoureux et écrits à la manière « d’une pièce de théâtre dans laquelle les acteurs ne se prendraient pas au sérieux »*. Mais Camilleri dresse également un portrait satirique de la société sicilienne, notamment de la mafia qui est aujourd’hui plus que jamais présente sur l’île. On s’aperçoit également que le dottore Montalbano, qui s’interrogeait dans le roman précédent sur son vieillissement, ne maîtrise pas autant la situation qu’il ne le pense.
Andrea Camilleri n’est ni le premier ni le seul dont les romans policiers dépassent le cadre strict de l’enquête. Dans un tout autre genre, Wilkie Collins, dont les oeuvres annoncent le roman policier, brosse à travers ses « romans à sensation » le portrait de la société victorienne anglaise dont il est le contemporain. La Dame en blanc est un récit cynique qui esquisse dans un style presque cinématographique les habitudes de la bourgeoisie « noblaillonne ».
Parmi les auteurs contemporains, Arnaldur Indridason s’intéresse à la société islandaise. Ses romans entretiennent un rapport étroit avec le passé et la mémoire et révèlent un pays parfois torturé. L’écriture sèche et froide soutient à merveille ces récits. L’homme du lac expose les liens qui ont pu exister entre l’Islande et les pays de l’Est pendant la seconde moitié du XXème siècle. Arnaldur Indridason présente donc une Islande bien moins à l’écart de l’histoire qu’on pourrait le croire.
Néanmoins, le travail sur la langue opéré par Camilleri reste extrêmement original, notamment dans le cadre d’un roman policier.
* Selon l’expression de Mikaël Demets (source « Evene »).
Bibliographie :
- Andrea Camilleri, La Première enquête de Montalbano (La prima indagine di Montalbanon, 2004), éd. Point.
- Andrea Camilleri, La lune de Papier (La luna di carta, 2005), éd. fleuve noir.
- Andrea Camilleri, Un été ardent (La vampa d'agosto, 2006), éd. fleuve noir.
- Wilkie Collins, La Dame en Blanc (The Woman in white, 1860), traduction de l’anglais par L. Lenob, éd. Phébus.
- Arnaldur Indridason, L’homme du lac (Kleifarvatn, 2004), traduction de l'islandais par Éric Boury, éd. Métaillé.
09 juin 2009
Yogo Ogawa
Yōko Ogawa, née en 1962 à Okayama, est une femme de lettres japonaise, auteur de nombreux romans ainsi que de nouvelles et d'essais. En 1991, elle a remporté le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse. Son univers romanesque est caractérisé par une obsession du classement et par la volonté de garder la trace des souvenirs ou du passé (L'Annulaire, 1994 ; Le Musée du Silence, 2000). A cette volonté s’ajoute une analyse minutieuse de la narratrice (ou, moins fréquemment, du narrateur) de ses propres sentiments et motivations. Yoko Ogawa reconnait l’influence de nombreux auteurs dont l’écrivain japonais classique Junichiro Tanizaki mais également son écrivain préféré Haruki Murakami (dont je vous parlerai sans aucun doute rapidemment car j’ai adoré ses romans) ou des auteurs américains tels que Scott Fitzgerald, Truman Capote et Raymond Carver. Au cours de ses études de littérature anglophone elle découvre notamment Paul Auster, dont le roman Moon Palace eut une grande influence sur son oeuvre.
J’ai découvert Yoko Ogawa à travers Parfum de glace, un beau roman mais qui ne m’a pas marqué plus que cela. En revanche la lecture de deux de ses nouvelles m’a littéralement hapée : Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie et Un thé qui ne refroidit pas. Je n’ai pas retrouvé cett magie depuis, mais je tiens tout de même à vous présenter le recueil Les Paupières, ne serait-ce que pour avoir un point de comparaison.
Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie
Quelque temps avant son mariage, une jeune femme rencontre un enfant et son père ; elle les retrouve un soir plongés dans la contemplation d'un restaurant scolaire. L’homme lui raconte alors pourquoi l'image d'un réfectoire le soir évoque pour lui le souvenir d'une piscine sous la pluie. Un lien ténu se tisse alors entre les deux personnages.
Ce premier récit d’une trentaine de pages est un pur délice. J'ai particulièrement apprécié les descriptions que Yoko Ogawa met dans la bouche de cet homme. Petit à petit, les beignets aux crevettes, la piscine sous la pluie, l'ancien réfectoire en viennent à prendre une importance démesurée pour le lecteur. Le caractère bouleversant de cette nouvelle est lié à l’impression que les personnages se trouvent sur un fil, entre deux mondes. Tout le récit est imprégné d'une nostalgie poignante et chaque personnage est présent dans ces pages tout en étant ailleurs.
Un thé qui ne refroidit pas
Une jeune femme apprend la mort d'un camarade. Elle le connaissait peu mais cet accident la trouble plus qu'elle ne l'aurait imaginé. Dans l'ambiance étrange de la cérémonie funèbre, elle rencontre quelqu'un qui va faire basculer son quotidien. Avec finesse et subtilité, Yoko Ogawa effleure l'inconscient de personnages vivant des instants précieux, comme hors du temps, qui bouleversent leur existence. Attirés par l'autre, ils partent à la découverte des mystères de l'amour et de la mort aussi sereinement qu'ils se servent une tasse de thé.
Encore une fois Yoko Ogawa s'est surpassée dans ce court récit. Elle décrit d'une manière très particulière le détachement des personnages sans en faire des êtres désincarnés. La première scène dans la maison de K. est un petit chef-d'oeuvre. En quelques pages celle-ci devient réellement palpable. J’ai véritablement eu le sentiment que la scène s'était matérialisée : on sent l'odeur de thé, on déguste la mousse au citron, on voit les mouvements des personnages, on perçoit le décor. Et ce ne sont pas des impressions fugitives. L'auteur prend le temps de nous les faire ressentir, pour les installer durablement dans notre esprit.
« Ce dimanche après-midi s'est déroulé sans défaut, entre le bruit des cuillères dans le thé et celui de la mousse fondant à l'intérieur de la bouche. »
Yoko Ogawa nous parle de l'abscence, de la mémoire et surtout de petits gestes qui prennent de l'importance, donnant au récit beaucoup de force. Elle souffle également dans la bouche de ses personnages quelques réflexions cruelles mais qui restent empreintes de douceur car installées dans l'atmosphère du récit :
« Il suffit qu'une épine s'enfonce dans la patte [du lion] pour qu'elle morde profondément les chairs, augmentant la douleur à chaque pas. Le lion tente alors de l'arracher avec sa gueule, et cette fois-ci elle se plante dans les muqueuses et s'enfonce de plus en plus profondément à chaque fois qu'il mange »
Je n'ai pas l'intention d'en dire plus si ce n'est que ces deux récits se dégustent avec un vrai plaisir. Depuis, j'ai lu d'autres nouvelles d'Ogawa, notamment celles réunies dans le recueil Les Paupières mais elles ne m’ont pas fait une aussi forte impression.
Les Paupières (recueil)
Les nouvelles de ce recueil sont assez inégales. La première nous introduit assez bien dans l’atmosphère de Yoko Ogawa : on retrouve cette sensation de flottement entre rêve et réalité. Le premier récit est extrêmement feutrée. Nous sommes dans un avion mais l'on entend un seul son : la voix d'un jeune japonais qui raconte un moment de sa vie. Les récits enchassés renforcent cette impression d'éloignement, comme un écho que l'on percevrait de très loin dans un demi-sommeil. Encore une fois, on retrouve une simplicité dans l'écriture ainsi qu’une douceur teintée de malaise.
« Elle paraissait bien trop vieille pour entreprendre un voyage aussi long, et l'impression dégagée par son corps, ses vêtements, sa corpulence, la forme de son visage était curieusement déséquilibrée. »
Dans le reste du recueil, on peut trouver de petites perles, L'Art de cultiver les légumes chinois et Blackstroke, qui nous immergent dans un fantastique un peu brumeux. Néanmoins, elles n’ont pas la même force que Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie et Un thé qui ne refroidit pas.
« Le jour était complètement tombé. Je sentais à travers ma jupe la chaleur du petit pain à la confiture. J'ai baissé les yeux vers l'aquarium. Je ne m'étais pas aperçue que les cinq végétaux étaient devenu phosphorescents. Au moindre mouvement de mon corps, ils se mettaient à trembler en dispersant de la lumière autour d'eux. Au milieu de tout ce qui disparaissait avec les camions et la mer dans l'obscurité, seule cette lueur vibrait tranquillement. » (L'Art de cultiver les légumes chinois)
D'autres nouvelles jouent avec brio sur une sensation de douce horreur, seulement j’ai souvent eu l’impression qu’il leur manquait un petit quelque chose. C’est le cas pour « une collection d'odeurs » ou « les ovaires de la poétesses ».
D'autres nouvelles encore jouent avec brio sur une sensation de douce horreur, seulement j’ai souvent eu l’impression qu’il leur manquait un petit quelque chose. C’est le cas pour « une collection d'odeurs » ou « les ovaires de la poétesses ». Quand aux autres, elles ne m'ont pas convaincues malgré de beaux passages - comme la fin des « Jumeaux de l'avenue des Tilleuls » et paraissent souvent un peu vaines. Le lecteur se trouve donc face à un recueil très hétéroclite que je ne conseillerais pas forcément à ceux qui découvrent l'auteur. Pour moi, il ne s'agit pas d' « une très belle introduction à l'oeuvre de Yoko Ogawa ». Certaines nouvelles amplifient un trait caractéristique de son écriture et l'on tombe dans l'excès : l’écriture devient froide et donne naissance à des descriptions trop cliniques.








